On a rencontré Gérard Filoche en juin
à l'occasion d'une projection commentée du film Le Jeune Marx
(on recommande). Un bonhomme qui s'est fait traiter de droitier
pendant vingt ans à Ligue Communiste Révolutionnaire puis de
gauchiste pendant vingt autres années au Parti Socialiste nous
paraît d'entrée fort sympathique.
Il
nous a filé un de ses bouquins, son autobiographie Le
social au cœur- mai 68 vivant.
Gérard nous y raconte sa vie militante depuis son adhésion au PCF
en 1963, son exclusion, sa participation à la fondation de la Ligue
Communiste, ses années à LCR jusqu'à son adhésion au Parti
Socialiste en 1994.
Pour qui connaît
le personnage, on apprécie sa gouaille, son optimisme militant
inébranlable et son expérience approfondie du droit du travail.
Mais ces atouts sont entachés par cette adhésion trop longue au PS
qui malheureusement bloque de nombreux militants de gauche. Lors de
la soirée mentionnée plus haut, des militants insoumis et PCF ont
boycotté l’événement parce que « Filoche c'est un
social-traitre et gnagnagna.... ». Militants qui parfois n'ont
pas mal au cul à partager des publications autrement plus craignos
venant de Chouard ou l'UPR, « parce que c'est important de
débattre et gnangnangnan...»
Ainsi, pour revenir
au livre, ce qui nous a plu, c'est justement son regard sur
l'extrême-gauche. Lui se veut pragmatique, travaillant pour des
« luttes de masses », un « front unique »,
une unité des syndicats de salariés. Autant dire que les aventures
du type service d'ordre buriné antifasciste ou les débats pour
savoir qui a la plus pure le fatigue rapidement. Ça nous parle.
"conservatisme d'organisation"
Voici quelques
bonnes feuilles qui entrent en échos avec la raison d'être de ce
blog. Ainsi le conservatisme d'organisation qui entravent énormément
de démarches unitaires :
« Il
existe, dans tout petit groupe, petit courant, petit parti, même
« révolutionnaire », un conservatisme d'organisation.
« On » a crée quelque chose, « on » a
souffert pour un sigle, des locaux, une image, pour rassembler des
militants qui se connaissent, s'entendent, « on »ne veut
naturellement pas sacrifier tout cela. Ce conservatisme est très
important à comprendre, car il existe encore plus dans le mouvement
ouvrier que dans les partis émanant de la classe dirigeante.
Pourquoi ? Parce que les travailleurs sont dominés justement,
donc ils s'arc-boutent, s'accrochent à « leurs »
institutions plus fortement encore que les bourgeois aux leurs. »[p
302-303]
Et en matière de
conservatisme, Filoche assiste au congrès de Lutte Ouvrière en
1987. « Je sortis de là, assommé. Estomaqué par la
discipline et le sérieux militant, stupéfait par le degré de
centralisme et, il faut bien le dire, de sectarisme de la direction
réelle... LO obtint plus de 5% des voix en 1995 et 1998, trente ans
après mai 68. Personne ne lit donc le programme réel de Lutte
Ouvrière en matière de démocratie, en matière de suffrage
universel, en matière de gestion de l'économie ? Puritanisme,
ascétisme excessif, sélection terrible des militants sur la base
des tâches effectuées, ouvriérisme prononcé, coupure profonde
avec les rythmes des mouvements sociaux, avec la vie syndicale ou
associative démocratique, propagandisme exacerbé... Nos camarades
de Lutte Ouvrière avaient eu un seul coup de génie : présenter
Arlette Laguiller - « Je suis une femme, une travailleuse, une
révolutionnaire » -, avec un slogan simple et clair, aux
élections présidentielles. Ils avaient aussi l'avantage, mais de
façon étroite et excessive d'avoir les yeux braqués sur les
« ouvriers ».[p413]
Mais à la LCR non
plus, ce n'est pas la fête du slip tous les jours. Filoche et
Krivine ne peuvent pas se blairer*. La majo mène la vie dure à la
tendance « unitaire » de Filoche. Celui-ci, auquel Henri
Weber avait dit : « Tu es irrésistiblement
minoritaire, on dirait que c'est une vocation structurelle chez toi »
[p.339], ce minoritaire donc, donne des conseils pour éviter des
conflits irrémédiables entre tendances lors du Ve congrès de la
LCR en 1981, et ça nous rappelle furieusement des situations bien
moins anciennes dans des milieux similaires :
« La
direction de la LCR était tellement fermée sur elle-même et
soucieuse de ne laisser aucune place à notre minorité qu'elle
refusa les sept petits amendements sur la situation française en
expliquant... qu'elle y était favorable, mais que, la minorité ne
les déposant que pour « se compter », elle les refusait
expressément. Dialogue de sourds. Chacun sait, technique de débat
oblige, qu'une majorité qui intègre des amendements supprime des
polémiques inutiles, surtout si elle se déclare en accord avec, et
qu'une majorité qui les refuse sans raison crée un climat interne
épouvantable en désignant du doigt les minoritaires, en les mettant
au ban de l'organisation, en les méprisant. » [p382]
"gauchisme juvénile"
Filoche – c'est sa version des faits – se lasse de ce gauchisme juvénile (c'est ça qu'on appelle un pléonasme?). Ainsi par exemple, la fameuse attaque du meeting d'Ordre Nouveau du 21 juin 1973 par la Ligue Communiste a contribué à la légende de cette organisation. Voir flics et fascistes défaits ''militairement'' n'est pas pour nous déplaire, certes. L’événement a attiré de nombreux nouveaux militants, séduits par cet aspect aventurier. La Ligue a été quelques temps la « star » des groupes d'extrême-gauche. Mais au delà de çà ? Quel bilan en terme de construction d'un parti tourné vers les masses ? Quel impact dans les débats de la société française ? Pas grand chose...
Filoche –
toujours selon lui – se lasse des blocages de la direction de la
LCR, de ses errements (un coup on drague LO, un coup on veut se
marier avec le PSU, on se présente aux élections puis on ne s'y
présente plus...) et c'est le drame : sa tendance part au PS.
Avant de partir, il écrira ce beau texte qui résonne favorablement
à nos oreilles d'anarcho-droitiers :
« Janvier
74... il a été question de détruire le mausolée de Lénine à
Moscou. Hélas, ce n'est pas encore fait, ils n'ont pas encore
osé.Quel dommage ! La notion même de mausolée, cet
embaumement artificiel transformant le révolutionnaire en icône,
était en soi un crime contre les idées de Lénine. Celui-ci
pressentait ce triste sort lorsqu'il racontait, à propos du destin
de Marx, qu'après leur mort on tente de convertir les chefs
révolutionnaires en momies inoffensives. Lénine était aussi
hostile au changement de nom des villes. Sa femme, Kroupskaïa,
protesta contre ''toutes les formes de révérence externe'',
cérémonies, baptêmes et monuments- et affirma dans La Pravda
que la seule façon d'honorer sa mémoire était de construire « des
crèches, des jardins d'enfants, des maisons, des écoles, des
bibliothèques, des centres médicaux, des hôpitaux, des hospices »
et de mettre ses principes en pratique. Dans Ma vie, Léon
Trotski parle de « mausolée indigne de la conscience
révolutionnaire et offensant pour elle » : « On
cessa de considérer Lénine comme un dirigeant révolutionnaire pour
ne plus voir en lui que le chef d'une hiérarchie
ecclésiastique » [p435-436].
Gérard Filoche a
beau avoir passé vingt ans au PS pour finalement se faire jeter de
manière assez dégueulasse, on ne peut pas lui reprocher d'avoir
renié ses idées pour une place, comme d'autres. Infatigablement, il
répétait ses discours d'une gauche optimiste et radicale au Bureau
National du PS, tandis que les autres membres jouaient à Candy
Crush. Il reste un anticapitaliste qu'il est bon de lire et écouter.
Filoche,
Gérard ; Le social au cœur- mai 68 vivant ;
L'Archipel, 2018
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