jeudi 22 octobre 2015

Pourquoi les routiers n'ont plus d'histoires d'amour ?


Ma gloutonnerie cinéphile m'avait depuis longtemps donné l'idée de cet article. La loi étant votée, je me suis donné le décret d'application le week-end dernier, après une fête de l'Huma locale. L'ambiance était cool. On pouvait y boire et manger copieusement. Les groupes de musique assuraient. Il y avait une librairie bien fournie et la ravissante Myriam Martin eut la bonté de nous irradier de sa présence (un-regard-de-toi-et-je-serai-ton-gilet-pare-balle, oh-Khaleesi-du-mouvement-ouvrier-international).

Puis vint le débat politique. Comme cela arrive souvent, une proportion importante des interventions du public s'est résumée en une lamentation vis à vis de notre situation politique : nous avons raison dans nos combats, donc si nous sommes aussi peu nombreux c'est la faute aux ''autres''. Ceux qui n'adhèrent pas, ceux qui ne votent pas, ceux qui préfèrent la sécurité de l'emploi à la révolte sociale. Je ne blâme pas trop fort mes camarades car - c'est un réflexe naturel- on se retrouve entre soi, on cherche à se réconforter, quitte à faire de ceux pour qui nous sommes censés nous battre, les responsables de nos défaites. Le peuple est ingrat et les débats entre militants font souvent transparaître cette sourde rancune.

Car ce n'est pas si évident d'aimer le peuple, même quand on en est soi-même issu. Rendez-vous compte : ce sont quand même des gens bêtes, ils écoutent de la soupe, ils regardent le foot, ils font du tunning, ils votent Front National ou ne votent pas, ils vont faire leurs courses dans les supermarchés, ils regardent TF1, ils polluent etc... ça c'est pour la version beauf du peuple. Il y a aussi la version intello-snob du peuple, ceux qu'on appelle les bobos. Ils valent pas mieux : ils lisent des livres chiants, ils regardent des films en VO sous-titrés, ils font des potagers dans les villes, ils réaménagent leurs quartiers et ça fait monter le prix des loyers, ils regardent Canal +, ils donnent des leçons à tout le monde, etc...

Que vous vous reconnaissiez dans l'un ou l'autre de ces portraits, rassurez-vous, pour Bolloré, Bernard Arnaud ou Bettencourt, vous êtes de la racaille de toute façon... Sentiment de mépris de classe bien normal de la part de nos élites, mais comment expliquer que les milieux populaires intègrent ce même mépris  ?

Ce n'est pas nouveau mais ça n'a pas toujours été le cas. Regardez cette bande-annonce d'un film de 1956 « Des gens sans importance ».



Vous aurez reconnu Jean Gabin qui joue ici le rôle d'un routier, marié, père de trois enfants, qui tombe amoureux d'une jeune femme seule, employée dans un hôtel-restaurant en bord de route. C'est une histoire classique de triangle amoureux où le héros est partagé entre amour et culpabilité. Il va devoir faire un choix, à moins que ce soit le sort qui décide à sa place. On a les mêmes films aujourd'hui, mais le héros n'est plus un routier . De nos jours, ce serait plutôt … un cadre commercial qui serait toujours en déplacement professionnel entre Shanghai et New York et qui tomberait amoureux d'une belle hôtesse de l'air. Mais ce serait pas le vrai métier de cette gourdasse, car son rêve de petite fille ce serait de créer sa propre entreprise de mode... *

Qu'est-ce qui nous a fait passer d'un cadre à l'autre ?

Voici maintenant la bande-annonce d'un autre film, datant cette fois-ci de 1973.



Il s'agit de Dupont-Lajoie avec Jean Carmet dans le rôle titre. On nous montre encore des gens issus du peuple, des petits commerçants, des ouvriers et il y a aussi une histoire d'amour mais la comparaison s'arrête là. Voyez plutôt : comme chaque année depuis vingt ans, M. Lajoie, bistrotier parisien, emmène sa petite famille en vacance sur la côte d'Azur. Il y retrouve son groupe d'amis, clients fidèles du même camping, coincé entre la plage et l'autoroute. Or, la fille d'un de ces amis vient d'avoir 18 ans et elle est très belle. M. Lajoie est tout chamboulé mais plutôt que de tomber dans le triangle amoureux partagé entre amour et culpabilité machin tout ça... il va violer la jeune fille et lui briser la nuque. Pour maquiller son crime, il va ensuite déposer le corps près d'une cabane de chantier occupée par des ouvriers algériens. Les amis de M. Lajoie vont tomber avec plaisir dans le panneau et vont faire justice eux-même. Ils vont ratonner les ouvriers arabes jusqu'à en tuer un. Et ceci n'est pas la fin du film, on va tomber encore plus bas dans la lâcheté et l'abjection.

Autant on peut s'identifier au personnage de Jean Gabin, le brave homme, bourru mais au bon cœur, autant c'est très compliqué de s'identifier aux personnages de Dupont-Lajoie. D'autant plus qu'ils sont très laids, avec des casquettes en plastiques, des chemisettes à carreaux et des shorts moule-bite. Les deux films nous montrent pourtant les mêmes classes sociales mais sous deux facettes différentes. Le héros de la classe ouvrière d'un côté, et de l'autre des lâches, alcooliques, racistes, violeurs limite pédophiles.

Ce qui sépare ces deux films, c'est l'époque. Le premier date de 1956, le parti communiste est le premier parti ouvrier de France, le premier parti de gauche et même le premier parti tout court. Les soviétiques ne sont pas encore intervenus à Budapest. Tous les intellectuels de premier ordre soutiennent le parti de la classe ouvrière. Le PCF n'a pas besoin de contrôler la production cinématographique. Quand celui-ci a 800 000 adhérents et la CGT 4 millions, si les réalisateurs veulent avoir du public, on fait attention à ce qu'on dit sur le peuple.

Le deuxième film, lui, est sorti 5 ans après mai 68. Les étudiants et les ouvriers n'ont pas réussi à unir leurs forces pendant cette grève. Les soviétiques ont envoyé leurs chars à Prague, et les intellectuels français qui n'ont pas quitté le parti communiste, se sont fait foutre dehors par les staliniens. « Intello » est en train de devenir une insulte. Les intellectuels ne sont pas encore tous à droite comme aujourd'hui, mais il y a des trotskystes, des mao, des libertaires. Et la réponse à l'invective d'intello devient le « beauf » inventé par Cabu et le journal Hara Kiri. Dupont-Lajoie est un film symptôme de cette nouvelle division au sein du peuple.

Comme par un effet de balancier, la figure du patron va progressivement suivre le chemin inverse au cinéma, passant du salaud au héros capitaine d'industrie**. Ces héros au brushing impeccable qu'une tête pleine d'eau comme Macron vénère. « Les milliardaires ils ont pris des risques, et puis il faut du courage pour diriger une grosse entreprise, les gros salaires traduisent le mérite... »

Pourtant un pompier, une infirmière, un cheminot, ou même un prof, prennent des risques, ils ne sont pas milliardaires pour autant. Et l'ouvrier qui a refusé de serrer la main de Hollande, il en fallait pas du courage peut-être ? Et les millions de personnes qui se lèvent tous les jours pour aller faire des boulots pénibles et mal payés, les mères célibataires smicardes qui élèvent seules leurs enfants... Ils en ont pas du mérite, tous ces braves gens ? Alors tant pis s'ils regardent TF1, s'ils vont au supermarché plutôt qu'à la biocoop, s'ils roulent en diesel...aimons-les malgré leurs défauts.

Nous devons faire acte de propagande. Nous devons reprendre confiance en nous et arrêter de nous mépriser les uns les autres. C'est le procédé qu'ont utilisé les noirs américains. Dans la culture populaire, le noir était soit un gangster drogué et violent, soit un grand enfant naïf et indolent. Avant de faire front commun contre les injustices sociales, il était important qu'ils reprennent confiance en eux. Les mouvements politiques afro-américains popularisèrent donc le slogan « black is beautiful », le noir c'est beau.

Dévaloriser le prolo ne qui vit pas comme nous, c'est nous dévaloriser nous-même. Nous devons choisir notre récit. A nous de choisir l'image que l'on veut donner : Jean Gabin ou Jean Carmet.

A quoi bon militer pour un monde meilleur si l'on aime pas un tant soit peu l'humanité ? Réunissons les beaufs et les bobos et on pourra commencer à vraiment faire peur aux patrons et aux banquiers. Le peuple est beau, le peuple est courageux, le peuple est sexy.



* Le prolo apparaît encore au cinéma aujourd'hui, mais on se sent obligé d'y accoler l'adjectif social : comédie sociale, cinéma social... C'est un héros misérable (voir les réalisations de Ken Loach, des Dardennes, Bruno Dumont...)soit grotesque (Camping, Les Tuches, Bienvenue chez les Ch'tis...)

* *On passe ainsi du salaud de Batala dans Le crime de monsieur Lange en 1935, des patrons tyranniques et ridicules joués par De Funes dans les années 70 à des hommes riches qui manquent juste d'un peu d'amour dans les comédies françaises contemporaines, Une famille à louer en est un des derniers avatars.

vendredi 12 juin 2015

Et si la presse de gauche était sincère 3/3

5ème fête de l'anticapitalisme : le public n'était pas au rendez-vous.

Ambiance de merde à la 5ème fête de l'anticapitalisme organisée ce samedi par le NPA à la salle Jean Lefebvre.

Peu de monde, que des têtes connues et un ennui pesant, voilà comment l'on pourrait résumer la journée. Le programme proposé par les militants du NPA était pourtant très complet. Deux thèmes politiques avaient été privilégiés et ont fait l’objet de tables rondes-débat. La première est revenue sur la situation au Sud-Kiboulsthan avec des militants de la tendance révolutionnaire du National Pachmouk United Front. La seconde portait sur la délicate question des classes moyennes en France après Charlie, intitulée « Les Toubabs : philosémites ou néo-colons ? » en partenariat avec nos camarades du Parti des Indigènes de la République. La soirée s'est ensuite clôturée, comme d'habitude, par un concert de reprises d'HK et les Saltimbanks.

Tout était réunis pour une ambiance de folie : « J'ai pas pu assister aux débats de l'après-midi, nous confiait Cassiopée 19 ans, parce qu'avec les copains du NPA Jeunes, on collait les affiches qui annonçaient la fête… c'est vrai qu'on était pas très très en avance. Par contre le soir, on s'est vachement bien amusés, vu qu'on habite tous chez nos parents c'est super cool de trouver un endroit où on peut boire de l'alcool et fumer des pétards sans se faire griller. »

Mais le premier sentiment de malaise eut ainsi lieu lorsque nos camarades du NPA Jeunes, en état d’ébriété avancée dès 21h, ont entonné à tue-tête les douze couplets de La Jeune Garde. Ce vieux chant stalinien ne parlant plus à grand monde, peu ont pu apprécier le second degré de la chorale et beaucoup ont éprouvé un sentiment de solitude.

Par contre ni l'alcool ni la jeunesse n'explique l'attitude de Julien Salingue à l'origine de la seconde gêne générale. Les selfies à répétition de notre universitaire avec Rokhaya Diallo ont fait avaler de travers leur choucroute bio à plus d'un participant. « Je dois être un peu trop vieille école, nous dit Josiane, militante NPA, j'en suis restée à une conception marxiste de la division de la société en classe, j'ai encore un peu de mal avec l'antiracisme identitaire. J'aurai bien parlé de droits des femmes, d'IVG ou de luttes de classes mais j'ai peur de passer pour une bobo universaliste occidentale voulant brimer les spécificités culturelles de nos nouveaux amis. Je vais plutôt aller me coller une grosse cuite avec les gamins du NPA Jeunes. »

Espérons que la gueule de bois des uns et des autres ne soit pas trop violente.


jeudi 11 juin 2015

Et si la presse de gauche était sincère 2/3


Élections : une nouvelle branlée pour le Front de Gauche

Le parti communiste a épuisé son stock d'euphémismes.

On ne va pas se mentir, les résultats des dernières élections sont plus que décevants. Dans les années 90-2000, grâce au Prozac, les communicants du PCF arrivaient à tirer des conclusions optimistes et encourageantes pour des scores médiocres, mais cette période est désormais révolue. « Si on a perdu plus d'électeurs qu'on en a gagné, on en a gagné quand même, ça c'était de la rhétorique de haute voltige ! » se souvient, nostalgique, Albert Bouchignard, militant communiste en région parisienne, ...mais aujourd'hui, même ces grosses ficelles sont usées ».

Des élus en moins, ce sont des permanences qui ferment, un étage supplémentaire place du Colonel Fabien privatisé au profit d'une agence d'astrologie en ligne et plus de publicités dans les colonnes de notre journal. Mais ce n'est pas tout. Depuis la création du Front de Gauche, les militants PCF sont confrontés à de nouvelles complications. « Autrefois on s’embarrassait pas de ces formalités du second tour, le parti appelait à voter PS et puis c'était tout, poursuit Albert, mais maintenant on est obligé de justifier les décisions de nos chefs auprès des autres composantes du Front de Gauche ». Et le choc des cultures est parfois violent. « L'autre jour, parce ce qu'on appelait à battre la droite en votant PS-Modem, y a un jeune gauchiste du PG qui m'a traité de carpette à socialos, se lamente Albert, c'est pas faux, mais il aurait pu rester poli... ».

Du coté de leur partenaire du Parti de Gauche, l'heure est également à la clairvoyance. « A la présidentielle, j'ai fait dans le tribun Troisième République, le résultat a été moyen-bof, aurait confié Jean-Luc Mélenchon, aux législatives, j'ai fait dans l'antifascisme : branlée ; aux départementales, j'ai fait dans le mouvement citoyen : re-branlée ; je sais plus quoi inventer pour les régionales, merde alors ! ».

Laissons la conclusion à Albert Bouchignard :  « De tout temps beaucoup ont cru qu'on pouvait pas tomber plus bas et on a toujours réussi à les surprendre ». C'est en effet une constante.


Demain nous lirons l'Anticapitaliste.

mercredi 10 juin 2015

Et si la presse de gauche était sincère 1/3

Notre presse rapporte souvent des événements concernant nos actions militantes de façon positive et enjouée. On a tous connu des comptes-rendus de meeting où le peu de participants était oublié au profit de "la haute qualité des débats", ou ces manifs squelettiques où les manifestants étaient "très déterminés".  C'est normal, c'est de la com'. Mais à quoi ressembleraient des articles rédigés avec des accents de sincérité ?  Exemple :

Encore un bide pour les exposés du cercle Léon Trotsky

Les militants eux-mêmes commencent à se lasser.

« Et dire que j'ai raté la demi-finale de Top Chef pour assister à cette conférence ! » regrette un militant de Lutte Ouvrière qui a préféré garder l'anonymat. Hier soir, le moins que l'on puisse dire c'est que la salle qui accueillait l'exposé du cercle Léon Trotsky était loin d'être remplie : six personnes seulement se sont déplacées dont cinq étaient membres du parti de Nathalie Arthaud. Le sixième était un employé communal vaguement à la CGT. Rond comme une queue de pelle, celui-ci s'est endormi dès le premier quart d'heure d'exposé, ne se réveillant qu'au moment du débat pour dire du bien de son chef de service.

« Je ne comprend pas cette désaffection pour la politique » nous explique Jean-Paul, professeur de mathématiques dans la région de Charleville-Mézières et conférencier d'un soir. « J'avais pourtant pris soin de ne pas être trop universitaire. La résistance des pachmouks au Sud-Kiboulsthan c'est un sujet qui parle aux travailleurs. »

Les exposés du cercle Léon Trotsky existent depuis 1983. Ils ont pour but d'apporter un éclairage marxiste-léniniste sur des questions d'actualités. « On réserve une salle municipale, on la décore avec des affiches des présidentielles de Nathalie et on met un drapeau rouge sur la table, ça donne un côté convivial et chaleureux tout en restant politique. » nous explique Jean-Paul. «  On a modernisé la formule en 1991. Maintenant c'est plus seulement une conférence d'une heure trente, un couplet d'Internationale et bonsoir tout le monde, on fait aussi des échanges avec la salle...le problème c'est qu'on est tous d'accord vu qu'on reste pour la plupart du temps entre nous. » se désole le conférencier.

« Au moins quand il y avait la tendance Voix des Travailleurs, on pouvait envisager de draguer à la sortie de la conférence, se souvient ce militant anonyme avec une pointe d'amertume dans la voix, mais même ça c'est plus possible. »

Gageons que les camarades sauront s'adapter dans les prochaines décennies.


Demain nous lirons l'Humanité. 



dimanche 18 janvier 2015

«Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage »

 Une rue passante, un jour de marché, dans une ville quelconque. Un groupe de militants de gauche distribue un tract. Léandre, petit-anarchiste-casse-couilles-pour-vieux, est de ceux-là.

Léandre : contre la politique austéritaire du gouvernement social-traître à la solde du grand patronat, prenez le tract du Nouveau Parti de Lutte Ouvrière Anticapitaliste de Gauche !

Une passante fait un pas de côté et regarde ostensiblement ailleurs.

Léandre : eh toi j'tai vu ! Vas-y fait pas ta pute, prend mon tract ! Si le peuple est uni on peut gagner. Sois pas un mouton ! P'tain elle m'écoute même pas ! C'est ça dégage, consomme et tais-toi, pétasse !

Léandre rumine encore quelques instants puis reprend sa distribution.

Léandre : contre la politique anti-ouvrière du gouvernement et contre la collaboration de classe des grandes centrales syndicales, demandez le tract de la vraie gauche vraiment révolutionnaire !

Un couple s'approche et tend la main pour prendre un tract.

Léandre : eh ben qu'est-ce qu'il leur arrive aux bobos ? Vous vous occupez de politique maintenant ? C'est à la mode ou quoi ? Faites pas semblant de vous intéresser à l'anticapitalisme alors que vos fringues sont fabriquées en Chine par des enfants qu'ont même pas le droit de se syndiquer. Ça suffit l'hypocrisie ! Allez, barrez-vous les snobs, vous m'dégouttez !


Ceci est une fiction. Bien entendu, dans la vraie vie, aucun militant n'aurait l'idée de se comporter comme ça en face des gens...

Alors pourquoi, nom de dieu de bordel de merde, certains de nos camarades s'autorisent-ils ces postures méprisantes sur les réseaux sociaux ? Depuis les drames de la semaine dernière, entre les « blaireaux » qui n'achètent pas Charlie et les « moutons » qui l'achètent, en rajoutant les « charlots » qui vont aux rassemblements, peu de gens trouvent grâce aux yeux des curés rouges.

Que l'on s'oppose à l'unité nationale, que l'on refuse de participer aux rassemblements en compagnie de la brochette de dictateurs et autres fous-furieux qui entouraient Hollande, que l'on ne partage pas la ligne droitière de Charlie Hebdo, tout cela est parfaitement honorable et s'explique politiquement. Mais rien ne justifie l'arrogance de nombreux messages ni les insultes à l'égard des personnes qui ont fait un autre choix.

Les événements exceptionnels produisent des réactions exceptionnelles. Certes l'émotion ne devrait pas l'emporter sur la réflexion, mais on contrôle parfois mal ses émotions, c'est humain. Nombreux sont ceux qui, dans les premiers jours, ont privilégié l'émotion, la tristesse en l’occurrence, et ont choisi de se recueillir avec leurs proches ou avec des anonymes. Ils ont fait une pause, soit dans leurs combats politiques soit leurs routines apolitiques. Ils n'ont pas à se faire traiter de  « cons, de moutons, de bobos se découvrant une soudaine passion pour le dessin » et autres amabilités que j'ai pu lire sur Facebook. Je pars du postulat que tous ces gens sont sincèrement touchés.

Même chose pour la presse. On devrait tous se féliciter que les ventes de journaux augmentent de façon exponentielle (pas seulement pour Charlie). C'est plutôt sain de vouloir approfondir ses connaissances à propos d'un événement. Eh bien non, Curé Rouge est obligé de faire la queue à la maison de la presse et cela le contrarie. Il évacue son aigreur par une nouvelle salve de commentaires et de dessins méprisants. Les nouveaux lecteurs seraient des illettrés ne sachant pas ouvrir un journal ou des veaux suivant un effet de mode.

Ce genre de comportements fait plus de tord que de bien à la gauche. Si ces militants de gauche détestent autant le peuple, pourquoi militent-ils ? Ne doit-on pas essayer de comprendre nos contemporains ? Ne doit-on pas avoir un tant soit peu d'empathie même pour ceux qui ne nous ressemblent pas ?

Et dire que ce blog est sensé être fermé !

Pourtant ce ne sont pas les sources d'inspiration qui manquent. Il y a encore beaucoup de monde frappant à la porte du Fight Club anarcho-droitier pour se faire taper dessus. Nombreux sont ceux qui parasitent notre militantisme en se croyant supérieur à la plèbe alors qu'ils n'ont que des névroses différentes de celles du commun.

Tapons donc encore et encore sur les curés rouges et les aristocrates de gauche, vingt fois sur le métier remettons notre ouvrage (Boileau).




J'avais pourtant pas que ça à foutre...



dimanche 11 janvier 2015

Les années de plomb

Dans les articles scénarisés de ce prodigieux blog, un personnage apparaît parfois portant le pseudo de « Gros Bébert ». Comme les autres, c'est une caricature d'un des travers de quelques personnes de gauche. Gros Bébert est inspiré de rencontres que j'ai pu faire depuis que je milite. C'est le personnage qui surenchérit son radicalisme révolutionnaire pour justifier son inaction due en réalité à sa paresse ou sa couardise. L'action qu'on lui propose, pétition, manif ou grève, n'est jamais assez radicale pour lui. Il nous fera la démonstration que nos méthodes de luttes sont dépassées et inefficaces. Il invoquera sa pureté révolutionnaire et refusera de la voir corrompue par la proximité avec « les gens qui sont cons ». Mes conversations avec les Gros Bébert se terminent invariablement de la même façon. Malgré son refus d'agir, il tient à nous rassurer sur l'infaillibilité de son engagement et conclut sa rhétorique d'une phrase synonyme à celle-ci :  « Mais ne vous inquiétez pas, le jour de la révolution je serai en première ligne !»

Bien sûr aucun d'entre-vous, honorables lecteurs, n'est un Gros Bébert mais je suis sûr que vous en avez tous croisé au moins un un jour. Il serait alors temps d'avoir le plaisir de leur annoncer que « le jour de la révolution » est arrivé.

Sauf que ce n'est pas la nôtre.

Doucement mais surement, nous nous installons dans de nouvelles années de plomb. Les tabous, en paroles puis en actes, se brisent les uns après les autres. Trois camps s'affrontent : les conservateurs qui cherchent à maintenir le système actuel en l'état ; les réactionnaires qui combattent une partie de ce système mais pour imposer un modèle autoritaire et les progressistes qui tentent, bon an mal an, de défendre une alternative plus humaine.

Les luttes entre conservateurs et réactionnaires tiennent le haut de l'affiche mais avez-vous remarqué que ce sont les progressistes qui meurent ? Les soixante-neuf jeunes sociaux-démocrates de l'ile d'Utoya en Norvège; le rappeur Killah-P en Grèce; Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en Tunisie; Clément Méric, Rémi Fraysse et maintenant la rédaction de Charlie Hebdo en France.

Les névrosés d'Allah sont les idiots utiles des conservateurs et des réactionnaires. C'est un prétexte en or pour redonner quelques tours de verrous aux libertés et remettre au goût du jour des idées fascistes, c'est ça qui est fondamentalement inquiétant. La haine de la démocratie est la valeur montante de la contestation. Les progressistes sont sommés de se positionner sur des questions fixées par les conservateurs et les réactionnaires. La bataille culturelle est à l'avantage de ces derniers.

Ambiance plombante n'est-ce pas ?

C'est donc cette référence aux années de plomb qui me vient à l'esprit. Celles qu'a connu par exemple l'Italie dans les années 70-80, quand la mafia et les fascistes s'entendaient pour butter du gauchiste qui ne se laissait pas faire tandis que les gouvernements successifs démantelaient toutes les libertés individuelles en prétendant les défendre. C'est ainsi, à mon humble avis, que je verrai bien notre futur immédiat en France.

Que faire alors ?

Certainement pas désespérer, ce n'est pas le genre de la maison. Anticipons le pire et espérons le meilleur. Et pour anticiper le pire rien de tel qu'un simulateur de vol. C'est ainsi que parlait je ne sais plus quel intello à propos des livres. Les livres, et notamment les romans, sont des simulateurs de situations que l'on n'a pas forcément vécues. Repenchons-nous sur des périodes historiques craignos. Comment vivaient les gens, et surtout les militants, dans des époques où tout espoir semblait vain. Que pensait-on durant les années de plomb en Italie ? Comment vivait-on quand il était minuit dans le siècle, sous le stalinisme, sous l'occupation nazie ? Qu'est-ce qui faisait tenir le poilu au fond de sa tranchée ? Quels sentiments ressent-on sous le maccarthysme ou sous l'apartheid ?

Il ne s'agit pas de dire « vous voyez, il y a toujours pire », mais bien de prendre du recul, d'anticiper sereinement des événements exceptionnels et d'avoir déjà quelques idées possibles de réactions. En vrac voici quelques titres qui peuvent nous aider : L'Orchestre Rouge de Gilles Perrault ; Vie et Destin de Vassili Grosman ; La septième croix d'Anna Sehgers ; Une saison blanche et sèche d'André Brink ; Mémoire d'un rouge d'Howard Fast … ça marche aussi avec des films.

Il est donc temps pour tous les Gros Bébert de se décider à se bouger ou de se taire à jamais... mais on a quand même besoin de monde en ce moment.

Pour le reste, ici on change rien. Même si on était pas d'accord avec beaucoup de choses chez Charlie Hebdo, c'est un journal avec un symbolisme de gauche encore fort. Nous l'avions d'ailleurs mis dans nos références dans notre charte.

Donc on continue la provocation, l'irrévérence, la franchouaillardise, merde aux drapeaux, merde aux leaders charismatiques, merde à tous les crispés...

et Prout aussi !

mercredi 31 décembre 2014

Les vidéos militantes 2

Un billet avait déjà était consacré à ce moyen de communication il y a de cela un an. Sachez d'ores et déjà qu'il y en aura deux autres, écrits et postés dans un futur indéterminé.

On ne parlera pas ici des conférences et autres débats filmés, ça on en a plein : du Lordon, du Franck Lepage, du Friot, des rédacteurs du Monde Diplo, du Chouard (non pas Chouard je déconne) etc... Les conférences on sait faire. Ce qui manque, c'est ce chainon entre le vide sédatif de Norman fait des vidéos et le plein universitaire des auteurs cités plus haut. Ce qu'il nous faut à nous gauchistes, c'est ce format de vidéo scénarisée, que l'on présentait dans le billet précédent, d'une à vingt minutes, qu'on ouvre d'un clic de souris parce qu'on a pas envie d'entreprendre quelque chose de plus exigeant intellectuellement mais qui nous donnera envie d'aller plus loin dans la critique sociale.

Il s'agit de répertorier ce qui existe comme éléments à gauche, disponible sur les réseaux sociaux. Face aux hordes de vidéos d'extrême-droites mais surtout aux raz de marée des vidéos dépolitisées et abêtissantes qui n'en sont pas moins néfastes, y a-t-il une réponse intelligente et attrayante à gauche ?

Mooouuais serait une réponse orale adaptée à cette interrogation. De courageux et intrépides youtubeurs résistent encore et toujours au matraquage infra-politique. Faut juste réussir à les trouver. On peut se dire que c'est comme les coins à champignons, on sait que ça existe mais quand on est pas initié on trouvera jamais. Sauf que contrairement aux champignons, partager ses connaissances sur les vidéos militantes de gauche ne nous dépossède pas. Fin de la métaphore mycologique.

En clair, si l'info n'est pas virale, peu de chance de tomber sur une série politique, sympa et engagée à gauche. Il s'agirait pour ceux et celles motivés à se lancer dans cette aventure, de s'interroger sur le référencement, il y a un gros boulot à faire là-dessus.

Toujours est-il que voici une brève liste de ce que l'on m'a conseillé et que je conseille à mon tour :

Commençons par Monsieur LaVeritay. Un canapé, un plan fixe et une durée suffisamment courte pour que ce format ne deviennent pas lassant. Putain c'est pas compliqué, pourquoi n'y a t-il pas deux mille Monsieur LaVeritay ? LaVeritay présente un point d'actu politique ou sociale entre trois et cinq minutes, c'est l'outil idéal à utiliser dans le fil d'une discussion sur Facebook. Simple et efficace.



Nous avons ensuite le Stagirite. Là où LaVeritay réagit opportunément, le Stagirite commence à creuser un peu. Il a travaillé son personnage, son texte et son décor.



Citons les copains de Désinvox, une bande de potes du centre de la France qui se sont sortis les doigts du fondement pour produire des vidéos spécialisées dans le démontage du discours du Front National. L'architecture de l'émission s'affine à chaque épisode, c'est encourageant, grâce leur soit rendue.



Il est un peu tôt pour dire que la web-série suivante est ma préférée car il n'y a qu'un épisode mais c'est celle qui promet le plus. Je veux parler de la Tronche en Biais. Vled et Acermendax nous y parle d'esprit critique, de scepticisme et de zététique. C'est intelligent, c'est agréable à suivre et c'est pas du boulot bâclé, bien au contraire. La Tronche en Biais s'est doté d'un putain de générique et dispose d'un très bon caméraman (d'après un pote caméraman à moi). Moins de deux milles vues au moment de la rédaction de ce billet, c'est complément injuste, faites de la pub pour cette vidéo !



Enfin un vieux de la vieille et on rejoint du travail professionnel. Usul a délaissé les chroniques de jeux vidéos qui étaient pourtant déjà d'une grande qualité et d'une grande érudition. Il dresse des portraits de Mes Chers Contemporains. Besancenot, BHL, Chouard et Lordon sont présentés et finement critiqués par un ancien compagnon de route de la LCR. C'est pointu, c'est critique et il y énormément d'info à la minute.



Les vidéos que l'on vient de mentionner sont des initiatives individuelles. Imaginez le potentiel si une organisation politique investissait sérieusement dans ce média, en faisant confiance à ses militants motivés, en y mettant quelques moyens financiers (en rognant un peu sur le budget tracts/affiches/journaux pas lus) et en faisant fonctionner ses réseaux. Si vous n'arrivez pas à le concevoir, regardez ce qui se fait de l'autre côté des Pyrénées. Podemos a investi dans la communication télévisuelle et ça marche. L'émission la Tuerka est une satire des journaux télé, présentée par un duo comique efficace: le sérieux à cravate et le petit gros rigolo. Après 150 programmes, elle dépasse ses rivales d'extrême-droite. Outre un ton ironique, jeune et impertinent, l'émission doit son succès à une coordination efficace entre différents réseaux : la Turka est hébergée sur le site d'un quotidien de gauche, les comptes Facebook (800 000 visiteurs) et Twiter (400 000 followers) de Podemos se chargent de la diffusion virale.


La qualité est là, il ne manque plus que la quantité. Si on regarde le nombre d'émissions produites, on s'aperçoit que ce sont toutes des initiatives récentes. On peut donc espérer pour 2015 un effet d'émulation. Je sais d'ailleurs de sources sûres que d'autres équipes se préparent. Restons ainsi sur cette note positive pour cette fin d'année.

Ça va chier !


mardi 11 novembre 2014

Dystopie anarcho-droitière 2/2

Je me retournais et le visage que je reconnu me tira de mes pensées mortifères :

- Nom de dieu de nom de dieu, Léandre ? Si on m'avait dit un jour que je serai content de voir ta gueule de sale gauchiste !
- Et moi donc vieille crapule droitière !

Nous nous étreignîmes. Léandre reprit :

- On commençait à désespérer de ton cas. On se disait que tu avait été tué au fond d'un commissariat.
- Qui ça ''on'' ?
- Ma foi, tous les copains... tous les camarades de l'orga de la région sont ici.
- Sans blague ? Mais on est où exactement ? L'endroit me dit quelque chose.
- Évidement, rappelle-toi, ici avant c'était une ZAD. Les autorités se sont contentées de faire quelques aménagements et de poser une clôture tout autour.
- Et on est combien en tout ici ?
- Pour ça tu risques plus de te sentir seul. C'est une vraie petite ville, on est plus de six mille à être « en retenue administrative »... y a pas mal de fans de ton blog parmi eux. Viens je vais te faire visiter.

Nous traversâmes le camp. Léandre m'expliquait les différentes zones :

- A l'arrivée on reçoit une affectation aléatoire dans un baraquement mais on s'en fout. Tout le monde s'est regroupé par affinité politique. Ici ce sont les syndicalistes, là-bas ce sont les militants de l'ancien PS...on l'appelle le quartier des cocus. Nous, on est installés derrière la clinique...
- Il y a une clinique ici ?
- Bien sûr, on y trouve Filoche et Krivine qui refont le monde, mais c'est surtout la zone officieuse des militants PCF....
- Ils sont vraiment increvables tous ceux-là ! Et le grand bâtiment là-bas c'est quoi ?
- C'est la médiathèque.

Je m'arrêtais sur place, incrédule.

- Tu déconnes ?
- Non, on a un cinéma, un amphithéâtre, une salle de concert et une bibliothèque...
- Et qu'est-ce qu'on y trouve comme bouquins ? La propagande du NPO ou les chercheurs de « gauche » autorisés par le pouvoir : Bricmont, Collon, Chouard ?
- Pas du tout. On a récupéré tous les bouquins subversifs retirés des bibliothèques publiques et parfois même on a récupéré leurs auteurs... tu pourras avoir des dédicaces. Ce soir y a une conférence par l'ancien directeur du Diplo : « 20 ans de pouvoir du Tea Party aux États-Unis, bilan et perspective ».

J'allais de surprise en surprise. Un sentiment d'euphorie difficilement contrôlable me gagnait en même temps qu'une forte culpabilité. Je n'aurai pas dû être heureux de toutes ces nouvelles informations, nous étions des vaincus, nous étions enfermés et il n'y avait aucun espoir à court ou moyen terme pour que la situation du pays évolue en notre faveur. Une affiche punaisée non loin de moi attira mon attention. Léandre, qui avait suivi mon regard, me demanda :

- Tu te souviens de Gros Bébert ?
- Le chanteur des Ramoneurs de Cornemuses? Il est là lui aussi ?
- Mieux que ça ! Il a retrouvé le batteur et le bassiste des Flash. Ils ont formé un nouveau groupe de rock. Ils jouent samedi prochain.

Je ne pus alors m'empêcher de lever les bras au ciel : 

- Putain ! Les Ramoneurs et Les Flash ensemble ! La combinaison d'enfer ! C'est énorme ! 
- Tu vois, on a pas tout perdu. C'est plutôt tranquille ici. Les gardiens ne rentrent jamais dans le camp. On s'organise comme on veut. Le seul deal c'est de ne pas tenter de sortir ni de communiquer avec l'extérieur... mais on a un intranet.
- C'est sûr c'est pas Treblinka ! De toute façon on en a pour dix ans à s'engueuler entre nous à propos des raisons de notre défaite. 
- On t'a pas attendu pour commencer... allez viens, j'te paie un verre au Communard, c'est mon bar préféré. 
- Parce que vous avez aussi des bars ici ? 
- Plein ! Faut que je te parle d'un projet que j'ai. Je pensais faire un fanzine marrant qu'on pourrait appeler genre Le gauchiste enchaîné. Ça te dirait d'en être ?

Tandis que nous nous installions en terrasse du Communard sous le soleil brûlant du mois de novembre, je compris l'intelligence du nouveau pouvoir qui nous laissait à disposition notre microcosme militant. Que pouvions-nous espérer de mieux à l'extérieur ? Qu'aurions-nous pu attendre d'une société qui ne nous comprenait plus ? Les Centres d'Accueil et de Protection étaient des zoos pour les derniers militants de gauche du pays. Cette analyse aurait dû me révolter mais tandis que Léandre m'offrait ses feuilles et son tabac en attendant les bières, je me sentais envahi par une paresse intellectuelle pas désagréable. Je luttais quelques instants en essayant de me rappeler mes années de luttes mais Léandre m'interrompit : 

- alors ? On est pas bien là ?
- Carrément, répondis-je.




lundi 10 novembre 2014

Dystopie anarcho-droitière 1/2

France, autour des années 2030

Nous avions été balayés en une semaine. Des fourmis s'aventurant sur une table de camping par excès de confiance, balayées d'un revers de main par un convive distrait, voilà ce que nous avions été.

Telles étaient mes pensées tandis que la voiture de police quittait la ville pour m'emmener officiellement au CAP numéro 12, les Centres d'Accueil et de Protection, novlangue pour ne pas parler de camps de prisonniers politiques. Les jeunes fonctionnaires du ministère de l'intérieur qui m'escortaient semblaient pressés de finir leur service et la voiture roulait à toute vitesse sur les routes d'une campagne déserte. L'idée me vient un instant que ce CAP n'existait pas et que j'allais bientôt finir dans une fosse, une balle dans la nuque. Curieusement cela ne me procura aucune émotion et mes pensées revinrent sur ces six derniers mois.

Le coup d’État constitutionnel nous avait pris de court. Nous savions que quelque chose allait se produire mais nous étions persuadés de disposer encore de deux ou trois ans. Le vieux président Manuel Juppé avait annoncé la dissolution du gouvernement alors que nous étions en plein congrès. Face aux contestations en tout genre, il avait franchi le rubicond et appelé comme première ministre la présidente du NPO, le Nouveau Parti de l'Ordre. Celle qu'on appelait « la Maréchal » était jusqu'alors cantonnée au Ministère de la Culture, poste inoffensif nous avait-on assuré...pourtant elle en avait fait du dégât ! Elle était aidé en cela par les conseils de sa tante. Officiellement retirée de la vie politique dans sa résidence de St Cloud, « la Matriarche » gardait une influence bien au-delà de son parti.

Nous avions aussitôt suspendu nos travaux. Quel dommage ! Notre motion était en passe d'avoir la majorité au sein de notre rassemblement, le Deuxième Front Populaire. L'unité de la gauche n'aurait été alors qu'une question de semaines et les choses se seraient passées autrement, qui sait ?

Nous étions pris de court, mais pas totalement désarmés, du moins c'est ce que nous pensions. Conformément aux simulations établies par les coordinations antifascistes, les centrales syndicales appelèrent à la grève et les organisations politiques lancèrent des appels aux rassemblements. La réponse du gouvernement et des milices du NPO fut violente mais là encore nous pensions être prêt à encaisser le choc. Cela faisait des années que nous avions constitué nos propres groupes d'autodéfenses, malheureusement ceux-ci étaient depuis longtemps infiltrés par des groupes d'extrême-droite et autres soraliens. Dès le premier jour de confrontation, ceux-ci se retournèrent contre nous. Le reste de la semaine ne fut qu'une grande partie de course-poursuite contre les opposants au nouveau pouvoir.

Tandis que les paysages de basse-montagne défilaient sous mes yeux, il me revint le souvenir d'une scène d'un vieux film du début des années 2000. Ce film s'appelait Agora et l'histoire se passait à Alexandrie au moment où l'empire romain allait se convertir au christianisme. Au début du film, les aristocrates de la ville sont encore polythéistes. Ce sont des philosophes et des libres penseurs et ils méprisent les éléments de la plèbe qui se convertissent à cette nouvelle religion qu'ils jugent absurde et malsaine. Après une ultime provocation des fanatiques chrétiens, les aristocrates décident d'en finir. Ils s'arment et arment leurs domestiques pour corriger les perturbateurs, persuadés que quelques coups de glaive réussiront là où les discours rationnels ont échoué. Une fois l'effet de surprise passé, les chrétiens se ressaisissent et les patriciens se retrouvent tétanisés par l'ampleur jusqu'alors inconnue prise par la religion chrétienne. Ce sont des milliers de convertis qui surgissent de la ville pour prêter main forte à leurs frères et les païens sont obligés de s'enfuir dans la panique.

C'est ce qui nous était arrivé. Aveuglés par la logique implacable de nos discours et la pureté de nos intentions émancipatrices, nous n'avions pas vu la transformation de la société. Le retour à la réalité fut on ne peut plus douloureux. Sans le moindre frémissement de la population, la Maréchal décréta l'état d'urgence et déclara hors-la-loi tous les opposants, accusés de « sabotage politique et économique ». Elle enclencha un processus constituant et proclama la 6ème République...mais ce n'était pas celle que l'on attendait, évidement.

Maigre consolation, ces événements contredirent les déclinistes de tout poil, nous avions désormais le régime le plus autoritaire d'Europe.

90% des cadres politiques et syndicaux furent arrêtés dès la première semaine. Cette efficacité était la preuve que le projet était organisé depuis longtemps au sein du ministère de l'intérieur. Pour ma part, je réussis à rester en cavale pendant six mois, ce qui constituait un record d'après les policiers qui m'avaient interrogé. J'avais d'abord tenté de passer à l'étranger mais devant l'impossibilité de traverser les frontières je m'étais caché dans une maison de famille. J'avais passé six mois sans sortir, à relire des livres et manger des boites de conserves. Sans parler à personne, la dépression et la schizophrénie me gagnaient. J'avais craqué il y a trois jours.

Je m'étais fabriqué un drapeau rouge et j'étais sorti dans les rues attendant que la police m'arrête. C'était un baroud d'honneur puéril, je n'avait pas défilé avec un drapeau rouge depuis mes années de fac. Paradoxalement, c'est la police qui me sauva la vie, car je manquais de me faire lyncher par les honnêtes citoyens soucieux de montrer du zèle devant les nouveaux maîtres du pays.

La voiture s'arrêta devant le portail d'une immense zone grillagée. Le CAP n'était pas une légende. L'endroit me disait même quelque chose sans que je puisse l'identifier. Je fus conduit dans les bureaux de l'administration. On m'inscrivit dans le registre du centre. On me donna des draps, des couvertures et des affaires de toilette puis on m'indiqua les coordonnées du baraquement qui serait désormais le mien. A ma grande surprise, aucun gardien ne m'accompagna. Je fus laissé seul à l'entrée du camp, libre à moi de trouver le chemin jusqu'à mon toit.

Le camp semblait immense. Tout en le traversant, une boule se nouait dans ma gorge. Je pensais au dernier livre que j'avais lu durant ma planque. Il s'agissait de Treblinka de Jean-François Steiner. Ce livre retrace les actes de résistance des détenus du camp de concentration de Treblinka qui conduisit à son soulèvement le 2 août 1943. Je m'étais arrêté au chapitre évoquant le premier acte élémentaire de résistance, celui de secourir les détenus désespérés tentant de se pendre.

A ce stade de mes pensées, je me demandais s'il existait dans ce ''centre'' des détenus encore assez combatifs pour me retenir lorsque je monterai dans quelques instants sur un tabouret avec une corde autour du cou.

Soudain, quelqu'un me tapa sur l'épaule.

À suivre...


mercredi 5 novembre 2014

La gauche explore le temps…

par Abdoul Karachi...

L’histoire racontée par les soviets : c’est très marrant !

Certains croient que la gauche est née avec la révolution d’octobre, en 1917. Détrompez-vous honnêtes cuistres ! Elle a accompagnée l’humanité depuis les temps immémoriaux de l’âge de pierre jusqu’à l’âge d’abondance. Petit retour en arrière : la gauche explore le temps…

Le feu

« Ouais super je viens d’inventer le feu !

JCR : « Alors, d’une part ça va aggraver les rapports de domination homme-femme, d’autre part je ne suis pas sûr que ça ai été discuté en réunion au préalable, enfin il faut donner des billes aux camarades de la région parisienne et des régions pour le maniement du feu dans une perspective durable d’émancipation de la classe à travers une formation régionale du secteur jeune.

Réformiste : « Oui alors nous on pense que les masses ne sont pas prêtes, il faudrait commencer par un feu plus tiède qui ne citrique pas directement la politique du gouvernement sinon ça va faire le lit de l’extrême droite »

GA* : « Je crois que pour avoir plus de feu il faut mettre plus de bois et pour avoir moins de feu il faut mettre moins de bois. »

La roue

« Ouais super j’ai inventé la roue !

JCR : « Il y’en a marre des demi-mesures ! On obtiendra la roue que si on demande l’hydroglisseur à travers une mobilisation des secteurs les plus avancés du mouvement ouvrier grâce à une grève générale interprofessionnelle qui soit victorieuse menée par les luttes de jeunesse !

Réformiste : Oui alors c’est un peu tôt pour la roue. Les masses ne sont pas prêtes et ça risque de faire le jeu de l’extrême droite.

GA : La roue c’est pratique pour déplacer des choses lourdes.

Charles Martel à Poitiers

« Ouais super on a arrêté l’invasion des sarrasins !

JCR : « Le caractère petit-bourgeois et nationaliste de cette lutte ne cadre pas avec nos principes prolétariens et internationalistes ! Derrière chaque sarrasin il y a un exploité, un prolétaire. Il faut construire une grève générale interpro qui s’appuie sur les secteurs les plus avancés de la classe ouvrière afin de dépasser le clivage sarrasin/français.

Réformiste : Il faut faire voter une loi qui interdise le port du voile sur le territoire françois et mettre en place une garde royale de proximité dans les villes populaires occupées par les sarrasins.

GA : Alors nous on aime bien les crêpes au sarrasin.

Le roi à Paris

« Le roi à Paris ! Le roi à Paris !

JCR : Oui alors c’est un mot d’ordre réformiste qui ne mènera nulle part, de toute façon ce mouvement social est bourgeois et apolitique il nous conduit dans l’impasse, on va épuiser nos forces. La priorité c’est de differ massivement sur les bahuts d’île de France, surtout dans les bahuts pros et de faire des collages pour recouvrir le Front de Robespierre qui ne propose que des solutions réformistes qui vont décourager la classe ouvrière.

Réformiste : Dans un premier temps le roi à Paris puis, si on prend la majorité au conseil des ministres, à l’assemblée constituante et au parlement européen on pourra enclencher un processus de réformes sociales.

GA : Il faut déconstruire la forme-roi.

1917 en Russie

« Tout le pouvoir aux Soviets !

JCR : Alors là d’accord sur le mot d’ordre mais en toute indépendance des sociaux-démocrates et des socialistes révolutionnaires petit-bourgeois et des anarchistes gauchistes.

Réformiste : Prenons d’abord la majorité à la Douma et transformons l’Okhrana en instrument de réforme sociale pour le plus grand nombre, même s’il faudra passer par une réforme ambitieuse des retraites qui rééquilibrera les comptes de l’Etat soviétique.

GA : Tout le pouvoir aux serviettes ! »

Paléo-gauchiste ou archéo-trotskiste ?
 Lexique :

GA : acronyme pour Gauche Anticapistaliste. Canot de sauvetage issu du NPA. A rejoint le Front de Gauche puis a participé à la création d'Ensemble-MAGES en attendant le prochain mercato politique.

vendredi 17 octobre 2014

Pas de panique

En ce moment, les informations sont pour le moins anxiogènes. Je ne parle pas d'Ebola ou des islamo-nazis de Daech, sur ces sujets je suis comme vous : j'assiste à leur évolution en regardant le Zapping, je m'en désole et je me ressers des pâtes. Je parle bien évidement de la situation politique de notre doux pays.

Le torchon vichyste d’Éric Zemmour est en tête des ventes en librairies, ayant dépassé les ventes du dernier Harlequin d'une ex-première dame encornée, c'est dire le niveau culturel des lecteurs français. Sur internet les vidéos de Soral et Dieudonné franchissent tranquillou les trois cent milles visites avec des pics à un million.

Marine Le Pen est à 43% de bonne opinion dans les sondages et le FN a fait son entrée au sénat. Le PS estime que sa seule chance de gagner la présidentielle de 2017 est de couper l'herbe sous le pied de la droite en appliquant le programme de celle-ci. Nous avons ainsi la « gauche » de gouvernement la plus à droite de l'histoire : ça tape sur les chômeurs, les roms, les immigrés, les musulmans...les syndicalistes et les fonctionnaires ne devraient pas tarder eux non-plus à se prendre une avoinée. Stratégie politique visiblement inefficace puisque Le Pen est donnée présente au second tour des présidentielles dans tous les cas de figure et même victorieuse face à Hollande.

La bataille culturelle semble à l'avantage de la droite borderline fasciste. L'esprit de solidarité reculerait. On intègre l'idée que le chômeur est responsable de sa situation. Les manifestations de masse sont celles des familles catholiques réactionnaires. A Calais des milices de citoyens se créent pour traquer du clandestin. Youpi tralala lalère...

Ainsi l'angoisse monte parmi les militants de gauche. Revivons-nous de nouvelles années 30 ? Serions-nous à la veille d'une prise de pouvoir par l'extrême-droite ? Doit-on quitter le pays tant qu'il est encore temps ?

Non, non et trois fois non. N'ayez aucune inquiétude, vous pouvez poursuivre une activité normale.

En effet, reprenons nos classiques. Feuilletons quelques pages de l'ami Léon Trotsky, maltraité par mon hémisphère droit lors du précédent billet, ou mieux encore Daniel Guérin dont la passionnante étude Fascisme et Grand Capital va bientôt reparaître aux éditions Libertalia. Que sait-on du fascisme ?

« C'est en dernier recours que les magnats de l'industrie lourde et les grands propriétaires fonciers encouragent financièrement et politiquement le développement du fascisme. Ils le font parce que leurs intérêts financiers et économiques sont menacés et que les démocraties libérales ne sont pas en mesure de les défendre. »

Pour paraphraser et compléter, les milieux d'affaires utilisent la carte du fascisme pour se protéger d'éventuelles menaces sur leurs intérêts. Cette menace serait celle d'une mobilisation sociale populaire visant à récupérer les richesses spoliées par le Capital. En gros la carte brune contre la carte rouge, plutôt Hitler que le Front Populaire, je ramasse mon point Godwin et je poursuis.

Or voyez-vous une menace rouge aujourd'hui en France ? Y aurait-il un début de frémissement de mobilisations sociales ? Lisez-vous de la peur dans les yeux de Gattaz ? Bien sûr que non.

Le Front de Gauche est à l'agonie. Le PCF tient absolument à conserver son titre de champion du monde du cul entre deux chaises et navigue dans un univers parallèle. J'ai ainsi rencontré le week end dernier des militants convaincus que Pierre Laurent seul dépasserait le score de Mélenchon aux prochaines présidentielles. Le PG s'enferme dans une posture de petits gardes rouges, posture efficace si cela marchait mais ça ne marche pas, je ramasse mon point La Palice et je poursuis. Philippe Poutou quitte le Comité Exécutif du NPA, fatigué de cet aréopage de curés rouges et autres aristocrates de gauche, parisiens de surcroît. Lutte Ouvrière continue à distribuer des tracts ronéotypés à l'entrée des usines par temps de pluie parce qu'ils ont toujours fait comme ça.

Vous voyez : tout va bien. Tant que nous nous focalisons sur nos petites querelles, tant que nous sommes convaincus que notre trou du cul est plus pur politiquement que celui de notre voisin, nous ne menaçons pas grand monde. Prenons donc bien soin de poursuivre la construction de nos petites divisions : intellos contre prolos, bobos contre beaufs, citoyens immaculés contre vilains militants politiques, LGBTI contre hétéronormés, ceux qui croient au ciel contre ceux qui n'y croient pas...

Inutile donc de convoquer un régime autoritaire, ni milices ni commissaires politiques. Patronat et bourgeoisie n'ont pas besoin du fascisme pour démolir un mouvement révolutionnaire, on le fait très bien nous même.

Notre médiocrité est peut-être bien la garantie de notre survie.

Le lapin de gauche

lundi 25 août 2014

Trotsky, les trotskistes et les trotskismes

Longtemps j'ai eu du mal à avoir des discussions sereines sur Trotsky et le trotskisme. D'un côté les militants du PCF me résumaient d'une phrase lapidaire leur inculture politique :  « les trotskistes c'est des anti-communistes » ; de l'autre les JC se la jouaient néo-staliniens pour cacher qu'ils n'ont pas de muscles. Il y avait aussi les anars, mais ils défendent tellement mal leur purisme révolutionnaire que tout en faisant semblant de les écouter, je m'imaginais artilleur dans l'armée rouge pilonnant Cronstadt.

Heureusement, Krivine et Bensaïd me réconcilièrent un peu avec le trotskisme. La position pragmatique de Krivine me convenait très bien : « je suis trotskiste quand on attaque les trotskistes ». Bensa publia un livre sur « Les trotskysmes », vision plus honnête d'une terminologie que se partagent des dizaines de chapelles incapables de s'entendre entre elles.

Je ne prête l'oreille ni aux cocos ni aux anars, mais Henri Guillemin, je l'écoute attentivement avec mon doudou contre la joue et en suçant mon pouce. L'historien a consacré des conférences pour la radio autour de Lénine, Staline et Trotsky. Grand-Père Henri n'était pas du genre à dissimuler des faits pour mieux illustrer une hypothèse, soyons lui reconnaissant de cette intégrité intellectuelle.

Ainsi Henri Guillemin semble bien avoir de la sympathie pour Trotsky, ce qui ne l'empêche pas de présenter des éléments qui écorne la légende du gentil révolutionnaire cherchant à sauver l'honneur du communisme contre les méchants staliniens. J'ai longtemps donné dans ce manichéisme bon enfant puis je me suis rasé la barbe. Chacun sait qu'un temps de rasage quotidien favorise l'introspection. Or deux trois trucs m'ont rapidement dérangé chez les trotskos, à commencer par le culte de la personnalité qui entoure l'ancien chef de l'armée rouge, on en parlait déjà dans un autre billet.

Henri Guillemin présente Trotsky à partir de textes de Lénine et de sa veuve Nadejda Kroupskaïa, de documents de congrès et des bulletins rédigés à partir de son exil. Trotsky est issu d'une famille bourgeoise, il rejoint tardivement les bolchéviques, très bon orateur, très bon théoricien, il est très populaire dans l'armée rouge qu'il a fondé mais il n'est pas apprécié dans la classe ouvrière russe. Après 1917, il est un membre de l'aristocratie bolchévique, qui part en cure dans un train de luxe puis en datcha pendant que les peuples de Russie meurent de faim.
 Henri Guillemin relève que c'est un chef sévère pour qui fusiller est la réponse à beaucoup de problèmes. Cela peut encore s'excuser en temps de guerre civile mais l'ami Léon entendait bien appliquer ces méthodes de management à la vie civile en « militarisant la classe ouvrière ». Pas question pour lui de voir des syndicats indépendants. Trotsky maître de l'URSS n'aurait peut-être pas été aussi bourrin que Staline, on aurait peut-être évité les purges de la vieille garde révolutionnaire, mais ça n'aurait pas été non plus la fête du slip.

Au début des années 1920, Trotsky eut plusieurs opportunités d'éparpiller Staline façon puzzle, il ne les saisit pas ou fit marche-arrière à mi-chemin, petite bite. La suite est connue : l'exclusion du parti, l'exil, la déchéance de la nationalité russe, la IVème Internationale, le Mexique, le piolet.

Mais l'élément majeur apporté par Henri Guillemin dans la conférence que j'aurai le plaisir de vous faire partager à la fin de ce billet, est d'affirmer qu'à la fin de sa vie Trotsky se rapprochait des positions de Staline. Le pacte germano-soviétique ? Il n'est ni absurde ni stérile, écrit-il. La guerre d'agression contre la Finlande ? Trotsky regrette seulement que les russes piétinent. Enfin, au printemps 1940, il se demande : « Dans les circonstances présentes, la classe ouvrière n'a-t-elle pas le devoir d'assister les démocraties, même avec leurs défauts, contre le fascisme allemand ? » et sa réponse est cinglante :  « Cette idée nous la repoussons avec indignation ». Je connaissais déjà cette position défendue par les militants de Lutte Ouvrière dont le fondateur Barta, voyait en 1944 la résistance comme « une duperie de la collaboration de classe ». C'est l'un des deux trois trucs dérangeants dont je vous parlais plus haut. Comment s'étonner aujourd'hui de la frilosité à mener des actions unitaires chez certains groupes issus du trotskisme ?

C'est justement parce que Trotsky se rapprochait des positions de Staline, c'est à dire des positions de l'État soviétique, que ce dernier le fait assassiner en conclut Henri Guillemin. Ancien glorieux chef de l'armée rouge, Trotsky pourrait faire figure de sauveur providentiel en cas de débâcle militaire russe contre les nazis.

Trotsky est une icône « de ceux et celles qui ont cherché avec passion à sauver l'honneur du communisme révolutionnaire » comme disait Daniel Bensaïd. Mais c'est une icône parce qu'il n'est pas resté longtemps au pouvoir, et de toute façon je n'aime pas les icônes. Loin de moi pourtant l'idée de rejoindre la meute grossière des anti-trotskistes. Je cherche à appliquer un principe énoncé par un ex à moi qui s’appelait NPA, à savoir  « prendre le meilleur du mouvement ouvrier ». Le meilleur du trotskisme c'est sans doute son analyse des dérives bureaucratiques, sa résistance à l'usure du temps et – meilleur et pire à la fois – son acceptation romantique d'éternel vaincu.


dimanche 13 juillet 2014

La médiocrité n'aidera pas les palestiniens

Ça fait deux ans que j'ai en projet d'écrire un article sur les équivalents curés rouges qui sévissent dans les milieux pro-palestiniens. J'aurai intitulé cet article "Ces salauds qui prétendent défendre la Palestine" ou un truc dans ce genre.Car c'est moi ou il y a une proportion de tarés plus élevés que dans d'autres milieux militants ? En tout cas, c'est en fréquentant ce milieu que j'ai rencontré pour la première fois des conspirationnistes. Outre des antisémites plus ou moins assumés, des allumés du coran et des dieudo-soraliens, on peut aussi y trouver des frustrés qui reportent tout leur manque d'affection sur les palestiniens ( "les palestiniens c'est le peuple le plus intelligent de la Terre, ça a été prouvé scientifiquement...")* et toute leur aigreur sur les israéliens ("les sionistes, faudrait tous les tuer à partir de l'âge de cinq ans")*. 

La gauche n'a pas le monopole de la cause palestinienne, c'est le contraste entre les différents profils militants qui doit me choquer.
Je n'écrirai pas cet article cette fois-ci, mais en découvrant des publications dont vous pourrez apprécier quelques exemples à la fin du billet, j'ai pondu ce communiqué que je fais circuler là où je peux :

 La médiocrité n'aidera pas les palestiniens


Aux premiers jours de la disparition des trois jeunes israéliens, j'ai vu passer sur les réseaux sociaux des ricanements de la part de certains groupes ou personnes engagés dans le mouvement pro-palestinien qui remplaçaient le mot kidnapping par celui de détention administrative. Puis lorsque les corps des adolescents ont été retrouvés, les moqueries ont laissé place au cynisme, disant que ces meurtres étaient peu de choses comparés aux nombreux morts palestiniens. Certains ont même mis en doute la sincérité des deuils des mères israéliennes.

Il n' y a pourtant qu'une seule symétrie dans ce conflit inégal: la douleur de ceux qui ont perdu des êtres chers.
Ce genre de comportements minables, que je qualifie par euphémisme de médiocrité, s'ajoutent aux démonstrations de joies lors des tirs de roquettes sur Israël, aux ambiguïtés fleurant l'antisémitisme, aux tentatives de faire culpabiliser la Terre entière sur ce qui se passe à Gaza ou encore aux soutiens à des régimes autoritaires (Syrie, Iran, Russie...) sous prétexte d'antisionisme et d'anti-USA. Ces comportements sont minoritaires dans le mouvement pro-palestinien bien-sûr, mais c'est comme un étron au milieu d'un tapis, c'est ce qui se remarque en premier.

Chacune de ces manifestations, outre le fait d'atteindre le degré zéro de la politique, est une brèche dans laquelle s'engouffrent les sionistes et tous les défenseurs de la politique meurtrière de l’État Israélien. Cela leur permet de se poser en victimes, de crier à l'antisémitisme, d'occulter les responsabilités d'Israël derrière des polémiques qui ne devraient pas avoir lieu, bref de ne pas répondre sur le fond.
Cette médiocrité freine le mouvement de solidarité avec la Palestine, nous décrédibilise et nous fait perdre des partisans. Dans un souci d'efficacité, le mouvement pro-palestinien se doit d'être intransigeant et doit écarter toute manifestation de lâcheté, de bassesse et d'intolérance. Il en va de notre responsabilité vis à vis du peuple palestinien.

* ce sont évidement des propos que j'ai pu entendre...