samedi 21 février 2026

Invocation en happy hour pour la fin du monde

 

Tout semble être parti d’une blague de pochtrons. Au retour d’une soirée dans un pub de province, deux potes gauchistes, euphorisés par les multiples pintes englouties, s’étaient lancés dans la récitation de formules invocatoires. D’une voix pâteuse entrecoupée de fous-rires, ils avaient beuglé un gloubi-boulga de phrases sans queue ni tête composé d’un mélange d’argots militants, de latin et de volapük dont ils ignoraient l’existence quelques heures plus tôt. Sans le savoir, ils avaient réalisé le « paradoxe du singe savant ». Ce théorème considère qu’un singe tapant indéfiniment et au hasard sur une machine à écrire finira presque sûrement par rédiger un ouvrage complet comme Hamlet. Il n’avait pourtant fallu que quelques heures à nos deux soiffards pour reproduire un texte proche du Necronomicon.


Dans cette saison de tempêtes et de crues, seuls les météorologues furent surpris par d’étranges et subits phénomènes climatiques. La foudre s’abattit partout dans le pays et à l’endroit de chaque impact des silhouettes inquiétantes apparurent avant de disparaître dans des brumes tout aussi inexpliquées.


Ce n’est que quelques jours plus tard que de curieux événements survinrent. Tout commença par une mise en alerte des hôpitaux de Lyon qui firent face à un afflux de militants identitaires en piteux état et terrorisés. L’un d’eux raconta, dans une élocution fastidieuse due à la disparition de toutes ses dents, que le Groupe Manouchian était revenu « nettoyer la ville ». Ce n’était néanmoins que le premier acte d’une longue série.


A Paris, des affiches annonçaient la candidature de Jules Vallès aux élections municipales alors que Louise Michel était arrêtée juste avant d’incendier l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Dans les kiosques, les lecteurs de Charlie Hebdo furent surpris de découvrir une une illustrée par Reiser, tandis qu’à l’intérieur un édito signé Cavanna et Choron les insultait copieusement.


Place du Colonel Fabien, on vit Fabien Roussel, tremblotant, lire son autocritique entre deux sanglots, sous les yeux impassibles de Maurice Thorez et Jacques Duclos. Les groupes de combat de la SFIO bousculèrent un peu Olivier Faure qui tentait d’entrer au Café du Croissant pour rencontrer Jaurès. Celui-ci n’eut pas même un regard pour son pseudo descendant, trop occupé à corriger les discours de Mélenchon qu’il trouvait une tiédeur fade.


A proximité de la rue Saint-Victor, c’est grâce à un habile subterfuge consistant à se cacher dans la cuve d’une toilette sèche, que Jordan Bardella parvint à échapper à une centaine de militants casqués de la « commission technique » de la Ligue Communiste menés par Alain Krivine et Michel Recanati. Dans une librairie à quelques rues de là, indifférent aux brouhahas, Victor Hugo dédicaçait son nouveau roman en prose Macron le microbe à son ami Ernesto Che Guevara.


Partout en province, des militants et militantes aux looks rétro s’incrustaient dans les réunions des partis et syndicats. Henri Krasucki fut aperçu, Gauloise à la bouche, sur un piquet de grève dans la région de Toulouse.


Quant à nos deux guignols responsables de tout ce bazar, ils eurent du mal à reconstituer leur soirée et ne parvinrent pas à expliquer tous ces curieux phénomènes. Ils réussirent cependant in extremis, et sans se poser de questions, à réserver des places de concert pour la tournée européenne Rock Against Racism 2 menée par Joe Strummer et Woody Guthrie.


Ils ne furent pas les seuls à avoir une étrange gueule de bois.


 

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